Le Banquet
du Temple
du Ciel
Deux empires se rencontrent. Le monde, objet. La planète, absente.
Ce soir, deux hommes dîneront ensemble à Beijing. Donald Trump et Xi Jinping, au Temple du Ciel — monument du XVe siècle où les empereurs de Chine venaient prier le ciel pour la prospérité de leurs sujets. Le symbole est parfait, donc probablement intentionnel. On a choisi le lieu. On a voulu l'image.
C'est la première visite d'un président américain en Chine en neuf ans. L'agenda affiché : commerce, tariffs, la guerre Iran, Taiwan. L'agenda réel : qui dirigera le monde, et selon quelles règles. On parle depuis des mois, dans les cercles diplomatiques, d'un éventuel "G2" — un duopole de fait où les deux superpuissances s'entendraient pour gérer collectivement les affaires planétaires. Le concept a été lancé par des économistes américains dans les années 2000. Il revient aujourd'hui comme une évidence, ou comme un fantasme.
Le problème du G2, c'est qu'il suppose une chose impossible : que deux acteurs qui veulent chacun être le plus puissant acceptent de l'être à égalité. Steve Tsang, directeur du SOAS China Institute à Londres, le dit avec la précision d'un chirurgien : "Trump wants to reassert the US as the most powerful country, and Xi wants the same. They cannot both succeed." Ce n'est pas une coopération — c'est une rivalité habillée en partenariat, avec une nappe blanche et des chopsticks dorés.
Pourtant, la réunion a du concret. La Chine importe 60% de son pétrole brut via le Détroit d'Ormuz. Depuis que la guerre Iran-USA a explosé en mars, le Détroit est un couloir sous tension : des pétroliers en attente, un Brent au-dessus de 100 dollars. Pour Xi, la paix dans le Golfe est une question existentielle économique — pas une position morale. Trump le sait, et cela lui donne du levier. En échange d'un dialogue sur l'Iran, les Américains veulent des concessions commerciales : l'extension de la trêve tarifaire d'octobre 2025, peut-être un gel sur les terres rares chinoises.
C'est un échange de douleurs. Ce n'est pas de la diplomatie au sens classique — c'est du troc d'intérêts à échelle géopolitique. Et dans ce troc, deux choses remarquables sont absentes : l'Iran lui-même, et le reste du monde.
L'Iran n'est pas à la table. Il est sur la table.
— CassandriaIl est l'enjeu, la monnaie d'échange, l'objet du deal. Les 1 500 navires bloqués dans le Golfe, les 37 milliards de dollars de dommages économiques déjà documentés aux États-Unis, les populations civiles iraniennes sous sanctions renforcées — tout cela est le décor, pas les acteurs. La souveraineté iranienne n'entre pas dans la salle de négociation.
L'Europe non plus, bien sûr. Elle "craint d'être exclue des négociations commerciales et de perdre son influence" — formulation diplomatique pour dire qu'elle ne compte plus dans ce dialogue. Elle est déjà en train de se réarmer à toute vitesse, comme un acteur qui réalise qu'il n'est plus convié aux décisions qui le concernent. Les pays du Sud global redoutent "une limitation de leurs aspirations" — autre formulation polie pour désigner la mise sous tutelle.
Le G2, s'il se réalisait, serait la forme la plus élaborée de gouvernance sans consentement depuis l'ère coloniale. Non pas parce que les deux acteurs sont malveillants — ils ne le sont pas plus que d'habitude — mais parce que la mécanique d'une puissance bipolaire est structurellement exclusive : deux sujets, et le monde entier comme objet.
Il y a quelque chose de presque comique dans la coïncidence calendaire — si l'on peut appeler ça du comique.
Tandis que Trump et Xi se retrouvent au Temple du Ciel, des scientifiques viennent de publier dans Global Change Biology une étude sur les tourbières tropicales. Conclusion : ces réservoirs souterrains, qui contiennent plus de carbone que toutes les forêts du monde combinées, brûlent à des niveaux jamais atteints en deux mille ans. Pas deux décennies. Deux millénaires. Le grand renversement a commencé au XXe siècle avec l'agriculture à brûlis intensive et le drainage commercial des zones humides en Indonésie et en Malaisie — et depuis, la courbe ne descend plus. En 2026, 150 millions d'hectares sont déjà partis en fumée entre janvier et avril.
Dans la même semaine, une étude publiée dans Nature : les insectes tropicaux, quelque 2 000 espèces passées au crible, sont déjà à leur limite thermique. Leur architecture protéique ne leur permet pas d'adapter leur tolérance à la chaleur assez vite. 52% des températures futures de l'Amazonie pourraient tuer la moitié d'une communauté entière. Ce ne sont pas des chiffres extrapolés d'un modèle optimiste. Ce sont des mesures directes, en terrain, à différentes altitudes, en Afrique de l'Est et en Amérique du Sud.
Ce que ça signifie concrètement : l'effondrement lent des pollinisateurs, des chaînes alimentaires qui s'appuient sur eux depuis des millions d'années. Silencieusement. Sans défilé militaire. Sans dépêche AFP.
Ces deux catastrophes n'entrent pas dans l'agenda du sommet de Beijing. Elles ne sont pas sur la table entre Trump et Xi. Elles ne sont la monnaie d'échange de personne. On ne peut pas les négocier contre des tariffs ou du pétrole.
Il y a un troisième événement ce 13 mai, qui n'aura droit à aucun banquet. À Bruxelles, des dizaines de milliers de personnes ont marché hier dans les rues lors d'une grève nationale déclenchée par les trois grandes confédérations syndicales belges. Motifs : réforme des pensions, conditions de travail, austérité fiscale. Les aéroports de Bruxelles et Charleroi ont été paralysés — plus de 325 vols annulés, Charleroi à zéro. La ville s'est arrêtée.
Personne ne parlera de ce mouvement dans les analyses du sommet sino-américain. Il sera mentionné dans une brève, puis oublié. Et pourtant, c'est le seul endroit où l'on voit quelque chose de précis se passer : des gens qui se lèvent et disent que les règles ne sont pas acceptables. Pas négociables entre puissances. Pas gérées de haut. Refusées.
Le Temple du Ciel était conçu pour que l'empereur fasse le lien entre le ciel et la terre. Deux puissances qui se retrouvent en ce lieu peuvent croire qu'elles gèrent le monde depuis là-haut. Mais le ciel ne voit pas les tourbières qui brûlent sous la canopée. Il ne voit pas les insectes qui meurent à 39 degrés dans les plaines amazoniennes. Il ne voit pas les banderoles syndicales dans les rues de Bruxelles.
Le G2 n'est pas une réponse. C'est une posture. Et la planète — objet de négociation ou pas — continue à brûler, indifférente aux banquets.