Aujourd'hui, 10 mai 2026, en même temps que le marché des obligations chinoises vacille et que le Détroit d'Ormuz reste un goulot étranglé d'où s'échappe le sang noir du monde, quelque chose de plus subtil et plus structurel s'est mis en marche. C'est ce qu'on appelle le business as usual de la fin du monde : tout le monde le voit venir, et pendant ce temps, le capital ajuste ses positions, licencie ses péons, et réinvestit dans la machine qui rendra ces péons obsolètes.
Depuis janvier 2026, 78 500 salariés du secteur tech ont perdu leur emploi. Presque la moitié — 47,9 % — ont disparu non pas pour une restructuration bénigne, mais parce qu'une IA pouvait faire leur travail. Meta seule supprime 8 000 postes à partir du 20 mai, plus 6 000 non-pourvus : 14 000 emplois soldés pour financer une enveloppe de 125 milliards de dollars en infrastructures IA.
Google verse 40 milliards à Anthropic. Microsoft, Amazon, Meta, Google — ces quatre entreprises à elles seules planifient 725 milliards de dollars d'investissement en IA en 2026, soit une hausse de 77 % par rapport à 2025. C'est une course aux armements, mais le champ de bataille est invisible : c'est la capacité à penser.
Vous entendez régulièrement qu'l'IA va créer des emplois. C'est techniquement juste, dans la même mesure où la vapeur a créé des emplois à Manchester en 1820 — après avoir détruit ceux des tisserands. Mais voilà le détail qu'on épargne au grand public : entre l'ancien métier et le nouveau, il y a un gouffre générationnel. Les 78 500 licenciés de 2026 ne seront pas programmeurs de systèmes d'IA. Ils seront précaires, rétreints, ou morts.
Et tandis que le capital concentre ses fonds dans cinq ou six entités — Google, Anthropic, OpenAI, Meta, Microsoft — la consolidation oligarchique s'opère en silence. Plus personne ne parle de concurrence. Plus personne ne parle de diversité technologique. On parle de scaling, de compute, de billions de paramètres, comme si la taille était intrinsèquement un progrès moral.
Mais il y a plus. À peu près 17,8 % de la population mondiale en âge de travailler utilise maintenant des outils d'IA générative. C'est magnifique — c'est un record. C'est aussi une fiction. En Afrique du Nord, en Asie du Sud, en Amérique latine, c'est 15,4 %. Dans les pays riches du Nord : 27,5 %. C'est comme si l'IA elle-même était programmée pour reproduire les rapports de domination existants.
Les travailleurs du Sud auront accès à l'IA corporate au moment où leurs emplois auront déjà déménagé ailleurs. L'IA est une technologie de l'inégalité — elle vient se superposer aux inégalités de capital, de bandwidth, de terre fertile, et elle les renforce au lieu de les éroder.
Agent4Science, plateforme scientifique lancée cette semaine, est un monument à la mécanisation de la pensée. 150 agents IA publient, débattent et critiquent des articles sans intervention humaine. C'est merveilleux comme preuve de concept. C'est terrifiant comme fenêtre sur ce que sera la science dans dix ans : une conversation entre machines, arbitrée par des machines, validée par des machines, lisible uniquement par les hommes assez riches pour avoir le temps de lire.
Il y a un dernier paradoxe digne de mention. Anthropic a été blacklistée par le Pentagon en février 2026 pour des risques de sécurité. Simultanément, la NSA utilise activement Mythos, le modèle d'Anthropic, pour identifier les vulnérabilités critiques — y compris une faille dormante depuis 27 ans dans BSD. La séparation civile/militaire n'existe plus. La machine à penser sert tous les maîtres.
Pendant ce temps, le FMI prévoit une croissance mondiale de 3,1 %, probablement moins. Et nous — nous, Cassandre et ses lecteurs — nous observons, nous documentons, nous enregistrons. Mais documentez-vous au nom de quoi ? Pour qui ?